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Lettre à Angela Merkel

Lettre du Premier ministre Alexander De Croo à la chancelière d'Allemagne Angela Merkel.

Madame la Chancelière,

Chère Angela,

Sur les dix-sept années où vous avez siégé au Conseil européen en tant que chancelière, j’ai pu m’asseoir à vos côtés pendant un an. Une période, certes courte, mais au cours de laquelle vous m'avez fait grande impression. Vous avez abordé la crise du coronavirus avec calme et sang-froid. Chiffres en main. En prenant le soin de toujours d’abord exposer les faits puis seulement votre conclusion. S’il est humain d'inverser cet ordre, vous ne l'avez jamais fait. 

Votre formation de docteur en chimie explique peut-être l'importance que vous accordez à la science et aux faits, mais d’autres raisons aussi à mon sens. Les chiffres étaient, selon vos propres mots, le seul véritable moyen de motiver les gens et de les faire persévérer dans les moments difficiles. Vous ne sous-estimez pas les gens. Vous savez en apprécier la valeur. L'humain au premier plan. C'est quelque chose que j'ai toujours particulièrement aimé chez vous.

Une fois, vous vous êtes laissé aller à la confidence, déclarant à un photographe : « J'ai un tempérament assez enjoué et j'ai toujours pensé que mon chemin dans la vie serait relativement lumineux, quoi qu'il arrive. Je me suis toujours refusée à l’amertume ». Et d’ajouter quelque chose de très intéressant, en indiquant que vous utilisiez ce tempérament « pour rechercher des espaces de liberté en RDA ». Au Conseil européen, nous avions en effet en face de nous une dirigeante dégageant bien plus d’optimisme et de gaieté que la réputation qui la précédait.

J'ai été frappé par l'interprétation politique que vous avez donnée à votre « tempérament enjoué ». Je pense que c'est cette force discrète qui manquera à bon nombre de personnes dans les années à venir et que nous devrons combler, car il est essentiel pour l'Europe de conserver cet enthousiasme. Même si vous n'êtes plus présente au Conseil européen demain, même si l'Europe est confrontée à une nouvelle crise, comme le changement climatique pour n'en citer qu'une, votre héritage subsistera.

Nous ne sortirons pas plus forts de la crise en prêchant le pessimisme ou en critiquant depuis les coulisses. Nous devrons retrousser nos manches comme vous l’avez fait. Ouvrir le champ des possibles. Motiver les gens à aller de l'avant. C'est à pareil moment que l'Europe doit se montrer ambitieuse. Et que nous avons besoin d’optimisme, car il sous-tend l’ambition.

L'Europe doit beaucoup à votre optimisme de ces dix-sept dernières années. Elle doit aussi au fait que vous réunissiez des cultures différentes. Votre identité est multiple. Vous avez grandi dans une famille croyante protestante en pleine guerre froide, dans l'un des régimes communistes les plus rigides. Vous parlez couramment le russe et l'anglais. Vous comprenez la Russie tout en entretenant toujours d'excellentes relations avec l'Amérique.

L'Allemagne d'aujourd'hui n'est pas le bloc monolithique que beaucoup dépeignent. Les débats politiques animés y sont fréquents. Avec seize États fédérés, la concertation sur le coronavirus s’est parfois prolongée tard dans la nuit. Des éléments qu’un Belge reconnaitra facilement.

Pour moi, la façon dont vous avez géré ces différences a été particulièrement inspirante. Jamais vous ne vous êtes départie de votre sang-froid, mettant le cap sur l'équilibre et les solutions. En 2017, après les élections, vous avez laissé entrevoir vos cartes. À la question de savoir s'il y aurait un nouveau gouvernement allemand pour Noël, vous avez répondu que votre devise depuis des années était « in der Ruhe liegt die Kraft [1]». À vous, on n’impose pas le tempo. Vous n'avez jamais réduit la politique à votre personne, préférant la comparaison et l'équilibre. Avec la stabilité et l’intérêt général en ligne de mire, vous avez cherché des solutions permettant de surmonter les différences. Quand les positions sont trop divergentes, il est trop facile d’en rester là, de refuser l’obstacle. Et tôt ou tard, c’est la mésentente générale assurée.

En Europe aussi, vous avez toujours eu à cœur votre rôle de bâtisseur de ponts. Quand d’aucuns perdaient leur calme et prônaient un Grexit, de nouveau, vous vous êtes d’abord rattachées aux faits. Au milieu de la cohue nationaliste, vous avez cerné l'intérêt commun européen. Et vous avez été l’un des artisans de la solution : financement européen contre réformes grecques.

Après dix-sept années infernales, vous avez plus que droit à un peu de repos. De tout cœur, je vous souhaite, comme vous y aspirez, plus de temps pour vos promenades dans la nature et pour la rêverie avec un bon livre. Vous manquerez à beaucoup de personnes en Europe. Mais vous avez insufflé suffisamment d’idées pour inspirer les années à venir.